Le bus
KM0 → KM3
Je suis seul dans ce bus… enfin, pas tout à fait. Mon frère est là, mes cousins, mes cousines aussi. Mes parents occupent les places de devant avec les autres adultes. Moi, je suis au fond, côte à côte avec mon frère. Les places du fond sont prisées en général. C’est pour les loubards, dit-on. Pourtant, ni lui ni moi n’en étions.
Nous allions faire une première pause à la maternelle. Les premiers petits potes montent à bord. Ils grimpent dans le bus et viennent nous rejoindre au fond. Ça se chamaille, ça joue au petit chef. C’est des petits potes.
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KM3 → KM10
Le bus se remplit un peu plus, et la famille des petits potes grandit en même temps que moi. Quelques arrêts inattendus jalonnent le trajet, comme celui du catéchisme, où l’on récupère un ami viré pour avoir mangé une cerise chez le voisin.
Les matchs de foot France/Maroc dans la cour de récré, le premier bisou dans le couloir de l’école primaire… Pendant ce temps, mes parents conduisent comme ils peuvent. Il n’est pas rare que je vienne à l’avant, que je tente d’attraper le volant, de changer la musique, de tirer le frein à main. Mes parents conduisent comme ils peuvent… et c’est déjà très bien.
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KM10 → KM16
L’ecole primaire est un arrêt important. La bas je vais commencer a apprendre comment sélectionner a l’entrée du bus, et l’importance qu’il aura pour moi.
La bas je vais également apprendre qu’il y a des règles, que après « tu » il faut toujours un « s » qu’il y aura toujours quelqu’un pour décider a ma place, que je ne peux pas faire ce que je veux. J’apprends la géométrie et tout est beaucoup trop carré, alors je tourne en rond et me dis que tant π , un jour je prendrai la tangente pour un monde parallèle.
Je commence la conduite accompagnée, j’essaye de choisir mon itinéraire. J’ai besoin de liberté. Mais je ne sais pas où je vais.
Mon père a du mal à me laisser conduire. Il n’a pas confiance, et il a raison. Souvent, je quitte la route des yeux pour regarder par la fenêtre.
Pour faire un bout de chemin, nous allons à la grande ville, au lycée. Là-bas, c’est l’histoire des premières fois. Je vous en parle souvent. Les écrans TV du bus diffusent American Pie et Friends. On charge quelques guitares pour jouer des reprises d’Oasis à l’arrière. On boit des bières, on fume des joints. Ma foi en l’amitié est devenue dogmatique
C’est le KM16.
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KM18 → KM20
Je conduis tout seul. J’ai enfin mon permis.
J’ai le volant du bus entre mes mains, la musique électronique résonne dans l’habitacle. Tout le monde est heureux. Mais d’un paysage de printemps, sans crier gare, je me perds dans la froideur de l’automne.
Je n’y vois plus à un centimètre. J’ai peur. Les petits potes du bus aussi. La route se rétrécit, je n’en vois pas le bout. Il y a une falaise à gauche… et une autre à droite. Arrêt forcé. Panne en plein désert.
Le moteur a surchauffé. Je n’ai pas écouté les consignes de sécurité. Me voilà perdu. Tout le monde est assis à son siège, ceinture attachée.
— « Ne bougez pas, je vais voir. »
Je sors du bus pour vérifier l’état du moteur. Il y a des larmes partout. J’essaye d’éponger, mais je n’y arrive pas.
Alors, tout le monde détache sa ceinture et vient à ma rescousse. Ensemble, nous parvenons à faire redémarrer le bus.
J’apprendrai plus tard qu’il y a un dysfonctionnement dans le moteur. Parfois, il accélère trop, parfois il patine. Parfois, il faut faire le plein de larmes. Parfois, de rires. Il faut juste ne pas se tromper à la pompe.
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KM20 → KM25
Je fais un arrêt au stade de rugby pour récupérer de nouveaux copains.
Le rugby m’apportera un bon paquet d’amis. Deux titres de champions régionaux sont d’ailleurs accrochés au fond du bus.
Les copains du rugby, c’est quelque chose.
Les déplacements.
Les sorties du vendredi soir après l’entraînement.
Les samedis en cellule de dégrisement.
Les afters au marché couvert.
Les copains du rugby, c’est quelque chose.
La musique électronique commence à résonner de plus en plus fort dans les enceintes.
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KM25 → KM30
Bordeaux, Toulouse, Paris.
Beaucoup de destinations pour remplir mon bus de rires.
Je vous déconseille Paris en bus. C’est génial pour faire grandir le groupe… mais c’est infernal pour circuler.
Je n’y suis pas resté longtemps, mais assez pour vivre de belles choses.
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KM30
Le bus se transformera, le temps d’une année, en avion.
Je vais traverser la terre.
Rencontrer le monde.
Écouter de belles histoires.
Agrandir le véhicule pour d’autres camarades.
— « Come on in, mates. »
Le sol du bus est rempli de sable. Il fait soleil.
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KM31 → KM36
Après KM30, on continue de remplir le bus.
On entame une tournée des festivals.
Paris, Andorre, Espagne.
Six kilomètres remplis de musique, de passion, de nouvelles rencontres.
De nouveaux copains à présenter à ceux qui sont déjà là.
Mais au bout de quatre kilomètres, le bus reprend l’allure d’un avion, le temps d’un aller-retour à l’autre bout du monde.
C’est aussi le temps des grandes décisions pour certains passagers.
Quelques mariages.
Puis des enfants qui commencent à remplir le fond du bus.
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Depuis le début du voyage, mon frère est devenu papa. Sa petite amie est devenue sa femme.
Mes cousins et cousines ont aussi fondé leurs familles.
Il y a une place particulière dans le bus pour eux.
Autour d’une table, d’un repas préparé par ma mère, avec Nadau en fond musical, ils ne savent pas où le bus se dirige. Pourtant, ils viennent souvent me voir à l’avant, pour savoir comment je vais.
Je ne parle pas des problèmes de moteur avec eux.
Sauf avec ma mère, qui s’y connaît un peu en mécanique…
Et mon père, qui a eu le même souci sur son minibus.
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Pendant tout ce voyage, j’ai été sûrement trop occupé à conduire.
À regarder le paysage.
À surveiller les problèmes de moteur.
Mais il y a une chose que j’ai oublié de faire.
Alors, maintenant que je suis là, posé sur le bord de la route au KM36, je regarde dans le rétroviseur…
Et je veux dire à tous les passagers du bus :
Vous êtes ma plus belle réussite.
Vous étiez là quand je me suis perdu.
Vous étiez là quand je me suis trouvé.
Si le chemin était à refaire, je referais le même.
Si je devais refaire une sélection à l’entrée du bus, je referais la même.
Merci de m’avoir aidé à remplir le réservoir de larmes et de rires.
Merci d’avoir accepté de monter dans ce bus.
Merci d’y être toujours.
Certains ont décidé de sauter en marche… mais leurs places restent réservées.
Je ne sais pas combien de kilomètres il nous reste.
Mais je reviens de chez le garagiste.
Le moteur fonctionne encore.
Mieux.
Grâce à vous.
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